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« Paul, il faut qu'on parle ! » a crié Robert, qui, après bientôt 15 ans de boîte, essaye depuis une dizaine de jours de capter l'attention du patron, pour avoir une discussion en privée.
Robert, debout devant le bureau de Paul, est exténué : son boss ne lui adresse même pas un regard, pour seule réponse il obtient un faible « oui-oui, plus tard... », la même et lancinante rengaine qu'il traîne depuis près de deux semaines.
Alors, Robert brandit sur le bureau de son supérieur une lettre, avec écrit en gros et en gras dans objet : DÉMISSION. Ce à quoi Paul porte -enfin- attention et s'exprime aussitôt en regardant, ahuri, Robert : « Mais Robert ! Il faut qu'on parle alors ! ».
Et si on pensait, et c'est bien légitime, que Paul essayerait de convaincre Robert de rester au sein de la rédaction, que nenni ! La fierté de Paul est bien trop élevée pour qu'il soit « obligé » d'admettre que Robert est un très bon élément et que ce serait bien qu'il reste !! Non, non Paul voulait parler comme ça... Juste savoir ce qu'il allait faire dorénavant, c'est tout.
Robert a presque 15 ans de boîte, c'est un « ancien », il connaît bien Paul et, comme la majorité de la rédaction, ne le supporte pas, ni le supérieur hiérarchique qu'il est, ni l'être humain. C'est un ancien rédacteur en chef adjoint du canard. Il a travaillé à peu près partout, sur pas mal de rubriques. Ce qui est original, c'est que Robert a largement contribué à ce que Paul devienne journaliste... En effet, je l'ai peut-être déjà dit, mais Paul est un rédacteur en chef qui n'est pas journaliste. Les seuls articles signés de sa plume se rapporte... à lui ! Il n'a jamais su écrire un article, et Robert fait parti du petit comité qui lui a expliqué la construction et les règles de rédaction de base. Mais en vain... car Paul n'écrit jamais d'article (sauf pour parler de lui), n'assiste jamais aux conférences de rédaction et se permet juste d'imposer des sujets débiles. Il ne sait pas écrire un article, c'est un fait.
Ce « secret » ne l'est pour personne à la rédaction, mais on aurait pu penser que la démission de Robert pousserait Paul a un peu plus de sympathie que d'habitude pour un de ses employé fétiche. Mais non.
Myrtille, amie de longue date de Robert, et une des rédactrice en chef adjointe du quotidien, nous a proposé de concevoir un journal « Spécial Robert », des articles et des photos de et sur lui, avec la maquette de notre canard. Une idée originale et toujours sympathique, qui fait office de livre d'or, bref un très bon cadeau.
Ainsi, quelques semaines plus tard, Robert savourait son pot de départ, bien mérité. Toute la rédaction était là, une bonne cinquantaine de personnes, voire plus, je ne sais pas trop. Évidemment, quelques cadeaux, un peu d'alcool et des petits fours étaient de mises.
Et puis, soudainement, surgit Paul, en imperméable, qui est « de passage ». Il vient, histoire de faire sa bonne action du jour, passer rapidement voir le départ d'un collègue normalement cher à ses yeux, ou bien juste un pion insignifiant dans son entreprise...
S'imposant à tous, Paul réclame un discours de son cru. On lui tend un micro et il annonce fièrement : « Alors mon discours sera très rapide, car il tient en une phrase ! ». Tout en souriant et en regardant Robert, il continue : « Alors mon Robert, je vais regretter ton départ, mais je l'ai tellement rêvé ! ».
Gros blanc dans la salle... Puis quelques applaudissements. Un malaise se ressent clairement. Avant de partir, Paul continue « Avant de partir, je continue ! Je veux juste souligner rapidement que Myrtille devait m'interviewer pour le journal qu'on t'a préparé en secret ». Effet de surprise totalement gâché... « Elle devait m'interviewer pour savoir ce que je pensais de toi, évoquer les souvenirs communs, tout ça, mais elle l'a pas fait cette feignasse ! Alors du coup je me suis auto-interviewé ! Je me suis posé les questions et j'y ai répondu moi-même ! » Narcissisme quand tu nous tiens. J'ai jeté un œil au journal surprise en question, toutes les questions de Paul sur Robert sont ainsi devenues des questions de Paul sur Paul, c'est pathétique...
Toujours le même sentiment de gène dans la salle et Robert feint de rire au discours de Paul. Quelqu'un ajoute rapidement « on peut demander un discours à Fabien (qui n'était pas encore arrivé), il connaît Robert depuis longtemps non ? Il n'était pas là lui aussi il y a 15 ans ? » Ce à quoi rétorqua un Paul fier et moqueur: « Ah non, les erreurs d'embauche c'était juste après ! »
Paul, à peine arrivé, est déjà reparti, sourire aux lèvres, imper sur les épaules. « Il ne changera jamais » soupire Robert. S'ensuit Boris qui propose un discours touchant et drôle, et quelques gentils mots de certains. Puis un au-revoir, quelques larmes...
Et moi dans tout ça, je me dis que si je propose ma démission, j'aurais peut-être droit à trois voire quatre mots de la part de Paul, parce que si il faut 15 ans pour avoir une phrase en guise de discours, je suis pas près d'en avoir une. Au mieux un « C'est pas trop tôt ! »
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